Bonjour à vous, amis, collègues ou programmateurs,

 

Il est des rentrées qui ne ressemblent pas aux autres.

Pourtant, depuis la semaine dernière, la même frénésie a sorti tout le monde de la douceur estivale, et chacun s’affaire. Par passion, par conviction, par obligation. Pour agir. Pour donner du sens. Pour vivre. Pour préparer, finaliser, relancer, réamorcer, continuer.

Cette rentrée, je ne continuerai pas.

Vous vous direz : « mais qu’est-ce que ce « je » viens faire là, dans un courrier officiel, un courrier professionnel ?

C’est vrai. D’habitude, les messages sont plus distants. Les pronoms impersonnels ou pluriel prévalent, par politesse, par modestie, par convention. Mais voilà, aujourd’hui, j’ai besoin de m’adresser à vous sans filtres, directement et sincèrement, sans me soucier de la vitrine, du joli, de ce qui se montre pour bien communiquer, pour créer du désir, susciter de l’intérêt et, qui sait, donner envie. Donner envie d’aller plus loin qu’un like ou la lecture d’un mail (ce qui est déjà pas mal !).

Donc. Cette rentrée, je prends un autre chemin.

Pendant une « saison », je préparerai un CAP cuisine pour apprendre un autre métier, fait lui aussi d’art et de passion, motivé par le goût du partage et de l’autre,- ce qui a motivé mon engagement d’artiste et d’individu durant les 22 années où j’ai œuvré avec athra & compagnie,- ce qui motive mon besoin de m’éloigner un temps d’un métier qui donnait du sens à mon existence et à mon inscription dans le monde, par des paroles et des gestes, par des projets et des spectacles, au nom de principes et de valeurs qui appartiennent sans doute à un ancien temps.

Je ne me retrouve ni ne me reconnais dans l’organisation de la diffusion et de la promotion des spectacles aujourd’hui. Guère plus dans les modes de production. Jusqu’à présent, j’avais cru qu’un bon spectacle savait trouver son public, qu’un bon spectacle avait sa place, sa raison d’être et surtout faisait la différence. Avec un mauvais. Aujourd’hui, je n’en suis plus sure. Avant qu’un spectacle ne parvienne jusqu’aux spectateurs, par combien de filtres, qui sont autant de prescriptions, sera-t-il passé ? Auprès de combien de personnes décisionnaires aura-t-il fallu passer pour convaincre de l’intérêt de bien public de l’œuvre à venir, de la valeur de la démarche, de l’intention et de sa mise en œuvre ? Quelle énergie encore faut-il dépenser dans la communication, l’information massive et de masse qui finit par annuler toute parole, tout discours singulier ?

Certes, ma compagnie bénéficie encore de nombreux soutiens. Certes, ma compagnie joue, crée, vit encore et par ses activités, dérange, gratte, agace tout autant qu’elle émeut, réconcilie et peut faire du bien.

Mais au prix de combien de batailles, de luttes ? Et pire, de silences, d’évitements qui sont autant d’humiliations, d’incompréhensions, de bouteilles vaines jetées à la mer quand il est devenu trop difficile, voire impossible, d’avoir un contact direct avec les premiers interlocuteurs de nos métiers, les programmateurs. Eux-mêmes avalés par trop d’injonctions contradictoires.

Je vous écris donc non pour vous faire part de mon amertume. Je n’en ai pas.

Je sais que nous sommes nombreux à nous débattre dans une organisation politique générale qui ne fait pas rêver.

Je me permets de vous faire part de mes doutes quant aux forces qu’il me reste pour continuer à agir coûte que coûte. Par conviction. Par acharnement. Certains penseront par aveuglement. Peut-être. Qu’importe.

Depuis la création des Yeux ouverts (d’après les textes de Camille de Toledo) j’avais, avec Olivier Papot, co-directeur de la compagnie et complice de toujours, imaginé un triptyque que j’avais nommé « pour les âmes asthmatiques », en référence à l’une des premières phrases du texte qui m’avait tellement touchée de Camille de Toledo dans Archimondain Jolipunk-confessions d’un jeune-homme à contretemps : « Je suis un-e asthmatique de l’âme. Je veux dire que l’époque me pose un problème respiratoire. Pas de ceux que l’on remarque au premier coup d’œil. Je ressens une peine plus discrète, sans toussotements, sans raclures de gorge ». Les yeux ouverts était le premier opus.

Les années, d’après Annie Ernaux, dont j’aimerais vous parler juste après ces lignes, en constitue le second. Le troisième opus devait aborder la question des classes moyennes, avec l’humour et la causticité de Nathalie Quintane

A ce jour, je ne sais pas si ce dernier volet verra le jour. Je l’imaginais pourtant joyeusement subversif.

Avant, je fais une parenthèse.

Avant, malgré la parenthèse (joyeuse cependant, puisqu’elle m’a déjà donné la possibilité de partager de belles aventures humaines et culinaires), j’aimerais, encore une fois, et là, de nouveau je tremble face à l’effroi infini du vide, de la vanité que m’inspire cette nouvelle démarche, j’aimerais, quand même, vous inviter à venir découvrir ce fameux second volet du triptyque, Les années d’après Annie Ernaux. Un (presque) seul en scène. Une fresque historique du XXème siècle depuis la seconde guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui à travers le parcours d’une femme et de ses émancipations. Une traversée qui emporte le public par la force du texte et la forme du spectacle. Sobre. Accrochée à la recherche d’Annie Ernaux : « comment représenter à la fois le passage du temps historique, le changement des choses, des idées, des mœurs et l’intime de cette femme, faire coïncider la fresque de quarante-cinq années et la recherche d’un moi hors de l’Histoire » au travers d’une forme littéraire (et du coup théâtrale) qui cherche à dépasser le « je », ce fameux « je » dont je viens de me permettre d’user dans cette lettre que j’espère pas trop longue.

J’ose, vous inviter, vous inciter à venir voir ce spectacle, qui, je le crois encore, mérite de rencontrer le public.

J’ose, parce qu’il est le fruit du parcours d’une actrice, d’une compagnie et du travail talentueux (ce mot n’est pas galvaudé) d’une équipe, une équipe que je ne m’autorise pas à trahir en abandonnant tout, en baissant les bras, en niant le travail, la recherche, l’implication réels dont ils ont fait plus que preuve. Le don d’une part d’eux-mêmes.

Rien que pour cela, je voudrais que vous lisiez mon courrier.

Donner envie d’aller plus loin, j’écrivais au début de ce message.

Vous donner envie de venir voir ce spectacle pour lui donner une chance de rencontrer le public.

Jusque-là, le spectacle n’a été joué officiellement que 2 fois à l’occasion de 2 représentations dans 2 contextes de diffusion très différents, à Saillant dans le cadre d’une programmation du centre culturel Le Bief (Ambert) et à Châteauroux en ouverture du festival « Retours vers le futur » coorganisé par la scène nationale Equinoxe et le cinéma Apollo). Ma compagnie vous avait conviés à plusieurs répétitions publiques, espérant vous donner envie de venir découvrir le spectacle pour le proposer ensuite dans vos saisons. Problème de calendrier, problème d’intérêt, de mode… Vous n’étiez pas venus, ou peu nombreux.

Les peu nombreux avaient majoritairement aimé, apprécié la qualité du travail, été touchés par la traversée. Ils nous ont programmés ou envisagent de le faire la saison prochaine.

Je ne sais pas quels mots sauraient vous convaincre de venir.

Et je m’excuse si cette lettre vous a paru longue et ennuyeuse. Je l’ai voulue sincère. Un peu comme une dernière bouteille jetée à la mer.

Vous remerciant de votre attention,

Restant à votre disposition pour toute question ou discussion,

Espérant vous voir à l’occasion d’une des représentations des Années,

Bien à vous,

Béatrice Chatron

Pour athra & compagnie.

 

 

 

le 21 septembre 18 à 19H30 (et conférence à l’issue par un philosophe): Les années à La Lampisterie/Brassac les Mines (programmation de la com com d’Issoire-pôle santé/solidarité

le 20 octobre 18  à 20h30 : Les années à La Passerelle/Pont de Menat

le 22 janvier 19 : Les années au Sémaphore/Cébazat

le 25 janvier 19 : Les années à Thiers (petite salle d’ESPACE)(2 représentations)

le 28 janvier 19 : Les années au Théâtre Astrée à Villeurbanne (69)

les 9, 10 et 11 mai 19 : Les années à la Cour des 3 Couins, salle Strehler